en

MÉRIOL LEHMANN
Compte-rendu de résidence
Pister le sensible

© Mériol Lehmann
Où? Km3
Quand? 18 décembre 2023
Artiste(s) Mériol Lehmann

PROLOGUE

Il y a déjà plus de deux ans, une des annonces les plus fascinantes concernant les centres d’artistes apparut sur mon radar : l’acquisition par Bang d’une terre forestière de 150 acres au Lac-Saint-Jean. L’audace et le caractère visionnaire de cette initiative me poussèrent à l’applaudir haut et fort. Je me fis alors un devoir de partager largement la nouvelle dans mes réseaux, convaincu qu’il s’agissait là d’une proposition qui aurait une forte répercussion sur le milieu. À ce moment, j’étais toutefois loin de me douter que cela aurait un impact aussi significatif sur mon travail artistique.

Quelques mois plus tard, je recevais un message de Patrick Moisan, directeur de Bang, afin de valider mon intérêt à participer à une résidence sur cette terre forestière. Difficile de cacher mon enthousiasme à l’idée de faire partie d’une première cohorte à explorer ces lieux ! C’est un oui inconditionnel qu’il obtint comme réponse, même si à ce stade-là, je ne connaissais pas encore la totalité des détails du projet. C’est dans le courant de l’automne 2021 qu’une proposition plus précise apparut. L’offre de Patrick consistait à participer à Km3, un laboratoire vivant destiné à réfléchir à la forêt de demain. En plus de collaborer aux deux journées de discussion du laboratoire vivant avec l’ensemble des autres participants, il s’agissait de réaliser une résidence de recherche et création sur la terre de Bang et les terres publiques intramunicipales (TPI) environnantes. Cette résidence s’étalerait sur une année complète, avec un minimum d’une semaine de présence sur les lieux pour chacune des saisons.

Difficile de trouver les mots justes pour exprimer mon enthousiasme ! Il faut dire qu’au-delà de cette proposition singulière, il est très rare pour un artiste au Québec de se faire offrir une résidence de recherche et création sur une telle durée. Cette résidence comportait ainsi un accompagnement sur le long terme, de l’espace-temps pour développer mes réflexions artistiques, la perspective de collaborer de façon interdisciplinaire autour des questions territoriales et un terrain de jeu stimulant. Mon premier séjour n’était même pas commencé que je ne tenais déjà plus en place.

Cette proposition tombait au moment idéal. Après quatre années d’études doctorales sur les enjeux de la représentation du monde agricole, je ressentais le besoin d’ouvrir mes horizons. Comme dans mes recherches précédentes, j’étais toujours décidé de recourir à une approche systémique pour appréhender le territoire, mais la possibilité de faire face à un nouvel espace géographique et à de nouveaux acteurs(1) me donnait l’occasion d’élargir mon champ de recherche. Par sa localisation dans ma région d’adoption j’avais l’impression d’être familier avec le lieu, mais la perspective de travailler en forêt ouvrait des horizons différents. 

De plus, l’exigence de contribuer aux activités du laboratoire vivant, notamment par ma présence aux journées de discussion, marquait pour moi l’opportunité de faire évoluer l’aspect relationnel dans ma pratique, comme je le soulignais au moment d’annoncer ma résidence : 

« Une occasion unique de continuer mes recherches artistiques sur le territoire et la ruralité, tout en abordant l’espace forestier plutôt qu’agricole. L’intégration de ce projet au cœur du projet de laboratoire vivant est parfaite pour développer davantage ma réflexion autour de l’art relationnel et pour réfléchir à la façon dont une pratique documentaire critique peut s’inscrire dans de telles pratiques relationnelles. »

Je voyais ainsi une excellente possibilité d’être nourri par mes conversations avec les autres participants du laboratoire, mais également avec les acteurs qui habitent au quotidien ce territoire. À ce moment-là, ma perspective était encore très ancrée dans mes travaux antérieurs. Comprendre un territoire impliquait donc de passer par les usagers qui le peuplent et le modifient. Il m’apparaissait clair que les échanges avec les différents individus occupant Km3 et les TPI environnants seraient au cœur de mes activités de recherche/création. 

HIVER

Lors de la première journée collaborative du laboratoire vivant, cette volonté initiale d’entrer en relation avec les acteurs de ce territoire fut confortée et renforcée par la qualité des discussions qui eurent lieu entre les différents partenaires impliqués dans le projet. Au-delà de l’intérêt sincère qu’éprouvait chaque participant pour ce projet, je retiens de cette première journée la manière dont les organisateurs ont mis au centre du laboratoire l’art comme moyen de réfléchir de façon innovante à la forêt de demain. Cela dit, dans mon cas, ce n’étaient pas les conversations avec les autres artistes sélectionnés qui m’inspirèrent le plus, mais bien la possibilité de développer des relations avec les gens qui occupent et utilisent ce territoire quotidiennement. Forestiers, pêcheurs, chasseurs, citoyens des alentours, voilà ceux avec qui j’avais hâte d’échanger.

En attendant que je réussisse à les rejoindre, ce qui n’était pas nécessairement une tâche simple, je n’allais pas patienter de façon passive. Dès le début de l’année, je chaussais mes raquettes avec enthousiasme pour suivre Patrick Moisan sur les sentiers de Km3, afin d’avoir une première introduction aux lieux. J’entamais alors mon travail de documentation, par le biais d’enregistrements sonores ainsi que de photographies et de vidéos prises au sol et par drone. Mes différents séjours sur le territoire de Km3 me donnèrent l’occasion de commencer à appréhender l’espace, de développer différents repères, mais également d’amorcer les contacts avec d’autres usagers du secteur. Les premiers croisés furent ainsi les étudiants de l’école secondaire Jean-Gauthier accompagnés par Jean Gaudreault. Je conserve des souvenirs mémorables de cette rencontre, lorsque, à l’abri de la poudrerie sous le tipi, j’eus la possibilité de parler avec eux d’art sonore et de la façon d’écouter la forêt. 

Après ce premier séjour hivernal, tout me semblait suivre son cours comme prévu. Même si je gardais l’esprit ouvert à tout ce qui pouvait advenir, mes recherches se déroulaient selon les attentes initiales : appréhender les lieux, les documenter et commencer à nouer des liens avec différents acteurs. Tout était donc en route pour poursuivre le travail amorcé et planifier la deuxième ronde de résidence au printemps, une fois la neige disparue.

© Mériol Lehmann

PRINTEMPS

Ma seconde période de résidence, qui eut lieu vers la fin du printemps, s’alignait à merveille. Je continuais ainsi le travail de documentation débuté en hiver par la même stratégie de cueillette de sons et d’images. Après les élèves du secondaire, j’eus l’occasion de croiser les étudiants de niveau collégial d’Olivier Côté, puis de nouveau ceux de Jean-Gauthier lors d’une journée de pêche et canotage. C’est aussi à ce moment-là que je fis ma première rencontre avec Jean-François Larouche, qui possède des terres forestières voisines de Km3 et qui me parla avec passion de son métier de sylviculteur. Le père de Jean-François est le propriétaire qui a cédé une partie de ses lots à Bang, et la famille Larouche est implantée dans le secteur depuis plusieurs décennies. Cette rencontre relevait pour moi d’une grande importance et alors que je me rendais compte que mon objectif initial ne serait pas si simple à accomplir, la satisfaction de pouvoir entrer en relation avec quelqu’un qui connait extrêmement bien ce territoire était significative.

C’est également à ce moment-là que je commençai à avoir des interactions plus soutenues avec les autres artistes invités à Km3. Afin d’alimenter échanges et discussions, je partageai avec elles et eux les premiers documents photographiques produits, ce qui amena notamment un travail collaboratif informel avec Karine Locatelli qui créa plusieurs dessins inspirés par mes images réalisées à Km3. Ces échanges marquèrent une tournure dans ma résidence puisque, même si mon objectif premier consistait à entrer en relation avec les usagers traditionnels de ce territoire, ma relation avec Karine me fit saisir que les artistes impliqués à Km3, initialement hors de mon radar, font bel et bien partie des acteurs de ce territoire. On peut donc dire que ce moment fut une première brèche dans mes intentions, et surtout, une première prise de conscience.

© Mériol Lehmann

ÉTÉ

L’été marqua un point de bascule majeur. Tout d’abord, dans le projet lui-même, alors que face à la complexité de nouer des relations avec les usagers traditionnels du territoire dans une courte période, je décidais d’arrêter de lutter en ce sens. Lutte est un peu fort comme terme, toutefois. À vrai dire, pour être plus juste, je devrais plutôt dire que mes intérêts ont soudainement divergé vers une autre direction et que j’ai lâché prise du côté de mes intentions initiales. Ce changement d’orientation eut ainsi un impact important, non seulement sur mon projet mais aussi sur ma posture d’artiste. Plusieurs événements sont à la source de ces modifications et, avant de préciser davantage les effets qu’a eus ma résidence à Km3 sur ma pratique, il convient de continuer de détailler chronologiquement l’évolution de celle-ci pour le bénéfice des lecteurs et la clarté de ma présentation.

À ce stade-ci, je tiens à souligner que si le paragraphe précédent pouvait laisser sous-entendre que ces transformations signifiaient l’abandon de l’aspect relationnel de mon projet artistique, il en est tout autre. Au contraire, cet aspect est demeuré au cœur du projet et est d’ailleurs devenu le moteur des changements mentionnés précédemment, et que je préciserai plus loin.

J’ai ouvert une porte lors de la section PRINTEMPS sur la coopération qui s’est tranquillement établie avec les autres artistes impliqués dans le projet. Après des échanges avec Karine Locatelli se sont aussi ajoutées des conversations avec ce que nous pourrions appeler le « noyau » de Km3 : Patrick Moisan, directeur de Bang et initiateur du projet ; Olivier Côté, chargé de cours au Cégep de Saint-Félicien ; Jean Gaudreault, responsable du programme Ressources fauniques à l’école Jean-Gauthier ; Jérôme Gagnon, conseiller pédagogique au CSS du Lac-Saint-Jean ; Charles Sagalane, auteur. Ma participation à ces discussions a eu une incidence importante sur mon sentiment d’appartenance à Km3 et sur ma compréhension des lieux. Par leurs professions et leurs intérêts, ces personnes ont une connaissance plus fine de ce territoire que moi et ces échanges ont été fort bénéfiques.

Par exemple, converser avec Olivier Côté sur le pistage de la faune amena une résonance particulière, puisque je me rendis compte que j’avais commencé à le faire de façon instinctive sans toutefois posséder son vaste bagage. Dans mes multiples séjours sur Km3, mieux comprendre sa faune prenait davantage d’importance alors que c’était à peu près inexistant dans mes intentions initiales. À chacun de mes passages, je cherchais désormais avec attention tout indice, toute trace qui m’indiquait la présence d’animaux et leurs habitudes.

Également, les échanges avec Jean Gaudreault et Charles Sagalane autour de leur projet de forêt thérapeutique et de leur pratique du Shirin Yoku(2) m’ont élargi bien des horizons. La posture d’écoute et d’immersion requise par le Shirin Yoku rejoignait ainsi l’attitude que j’adoptais de plus en plus lors de mes séjours. Même si j’ai toujours eu l’habitude d’ouvrir les yeux et les oreilles pour être sensible au milieu que j’explore et que je veux documenter, je sentais une évolution dans cette démarche. Il s’agissait alors moins d’être un observateur externe, mais plutôt de me laisser immerger dans l’écosystème environnant. Au fur et à mesure de mes séjours à Km3 et de ma collaboration avec Charles Sagalane, ce changement d’attitude s’est accentué et je passais ainsi d’une posture extérieure et dominante à une posture inclusive et pleine d’humilité, où je ne prétendais pas occuper une position supérieure aux autres vivants qui constituent cet environnement.  

Bien que cette collaboration avec Charles soit très informelle, elle fut riche et stimulante. De parcourir la forêt de Km3 avec lui a été un moment fort de ma résidence. Difficile de mettre des mots sur ce qui semble tout simplement être une appréciation et une appréhension similaires de la forêt boréale. Découvrir ensemble les multiples écosystèmes de Km3 m’a amené une sensibilité particulière envers ces lieux. J’ai toujours prisé les collaborations avec le monde littéraire et poétique mais, au-delà de ces affinités naturelles avec l’univers des mots, la rencontre avec Charles a eu une portée importante et ma relation avec la forêt de Km3 a nettement évolué dans une nouvelle direction. Moins analytique, plus émotive et poétique, mon approche face à ces lieux visait dorénavant moins à les étudier, à les ausculter, mais plutôt à me laisser imprégner par eux. Même à partir des airs, grâce au drone – désormais surnommé l’urubu –, ma façon de scruter le territoire avait changé.

En parallèle de ces conversations, l’été fut ainsi surtout l’occasion de développer une tout autre approche relationnelle avec les non-humains. Alors qu’au départ mon approche du territoire était clairement anthropocentrée, le fait d’aller régulièrement sur les terres de Km3 a lentement transformé ma méthode. Loin de ma volonté initiale de comprendre la forêt à travers le regard et l’expérience de ses usagers, je me suis mis à observer davantage la flore, les traces laissées par la faune, les sons délicats générés par la forêt et ses occupants. Il s’agissait désormais de pister, de « lire le paysage », comme le témoignent si bien Estelle Zhong Mengual et Baptiste Morizot dans « L’illisibilité du paysage : Enquête sur la crise écologique comme crise de la sensibilité » : 

« Si la question de la lisibilité nous est apparue comme un point clé de la reconstitution d’une sensibilité au vivant, c’est à l’aune d’une pratique, partagée par les auteurs, qui restitue le monde vivant comme un univers de signes à traduire : il s’agit du pistage, en un sens philosophiquement enrichi. Pister, c’est rendre sensible aux détails révélateurs de la vie et des comportements des autres vivants (les animaux au premier chef, mais aussi insectes, bactéries, végétaux et champignons). C’est-à-dire décrypter et interpréter indices et traces des vivants pour reconstituer leurs perspectives sur un milieu partagé, leurs relations constitutives dans leur historicité, et leur style d’existence tissé aux autres. C’est enquêter sur le monde d’indices signifiants qui révèlent les habitudes de la faune et de la flore, leur manière d’habiter parmi nous. »

À l’heure où je ressentais de plus en plus le besoin que mon travail artistique tienne davantage compte de la crise écologique que nous traversons, ma résidence à Km3 ouvrait un univers des possibles dans mes recherches. Après m’être concentré depuis 2015 sur une approche systémique anthropocentrée, la perspective d’étudier différemment le territoire était une avenue hautement stimulante. Ainsi, à Zhong Mengual et Morizot se sont ajoutées les lectures de TJ Demos, Bruno Latour et Philippe Descola. À mon approche anthropocentrée s’est substituée une autre façon de réfléchir à ces enjeux, plus inclusive face à l’ensemble des vivants qui composent un écosystème. À l’opposition cartésienne entre nature et culture, sur laquelle se base la science occidentale, une méthode distincte me semble possible qui considère les non-humains comme sujets plutôt que comme objets. Alors que la position dominante de l’homme sur la nature n’est pas étrangère à la crise climatique actuelle, en traitant la nature du seul point de vue des ressources, cette nouvelle approche philosophique constituait un revirement majeur dans mon travail artistique. En effet, même si ma pratique s’est toujours préoccupée des traces laissées par l’être humain sur les espaces géographiques qu’il occupe, je conservais tout de même une posture anthropocentrée.

En lisant Descola(3), je pris rapidement conscience que l’approche dualiste mise de l’avant par le monde occidental est bien loin d’avoir la portée universaliste prétendue. En effet, du Japon à l’Amazonie, un large éventail de philosophies distinctes existe. Dans tous les cas, une place bien plus importante est donnée aux non-humains. Ici même, en Amérique du Nord, les Premières Nations ont une vision bien différente de nous sur ces enjeux. Est-ce que de me retrouver en territoire boréal, dans le Nitassinan des Innus, a eu une incidence ? Je n’oserais pas trop m’étendre sur la question, et cela m’apparait plutôt présomptueux. Mais je retiens tout de même que le rapport des Innus au territoire m’a inspiré et que mes échanges avec des ainés innus de Matimekush dans un projet parallèle ont également contribué à mes réflexions. Alors que ces approches qui accordent une large place aux non-humains sont souvent considérées comme des mythologies et sans valeur scientifique par le monde occidental, force est de constater que la domination de la culture sur la nature, mise de l’avant par la pensée cartésienne, nous laisse dans une crise écologique sans précédent.

Ainsi, mon travail sur Km3 venait de prendre une tout autre tangente. Il s’agissait dorénavant d’adopter une position relationnelle non seulement avec les acteurs humains qui occupent cet espace, mais surtout, avec les acteurs non humains qui le constituent. Aux vues de drone qui surplombent le terrain, j’allais maintenant y ajouter mon regard au niveau du sol : suivre les traces, « pister », rechercher des indices. Le simple acte de cueillir bleuets et thé du labrador devint ainsi un geste artistique, s’inscrivant dans une lignée qui remonte à des temps immémoriaux. Ma connexion avec ce territoire boréal évolua aussi en une démarche identitaire. Il s’agissait de prendre conscience de ces lieux qui depuis mon arrivée au Lac-Saint-Jean, il y a 40 ans, avaient été présents, mais toujours de loin effacés par l’importance du territoire agricole dans mon histoire. 

© Mériol Lehmann

AUTOMNE

Après ce changement de cap, ma période de résidence automnale arriva à grands pas. La fin d’un projet signifie également l’avènement des bilans. Même si durant toute cette année, aucune « œuvre » proprement dite n’était apparue de mes travaux, quelque chose de bien plus important avait émergé de cette résidence. Une ouverture majeure sur mes réflexions, mon approche artistique, ma conception du monde. La prise de conscience qu’après mon année de recherche sur km3, l’ouvrage venait à peine de commencer. Le sentiment, après quatre décennies à vivre au Québec, que la boréalité faisait partie de mon identité. La compréhension que je ne pouvais dorénavant plus œuvrer sans tenir compte de la crise écologique, et que la clé pour considérer ces questions passait inévitablement par une remise en question des principes eurocentriques auxquels j’avais toujours souscrit, cette séparation entre nature et culture.

Jamais je ne me serais douté que cette année de résidence à Km3 aurait eu une telle conséquence sur ma façon d’approcher le monde. D’ailleurs, j’eus besoin de quelques mois pour réaliser la pleine ampleur de ces changements. Début décembre, pour la deuxième journée du Laboratoire vivant avec l’ensemble des partenaires du projet, alors qu’était venu le temps de présenter les travaux accomplis, je n’avais pas encore conscience de la portée et de l’impact de ces mois de recherche. Bien entendu, il y avait déjà des indices clairs que le projet s’était transformé. Mais ce ne fut qu’après que la poussière se soit déposée et que mes lectures – orientées en fonction de toutes ces nouvelles interrogations qui surgissaient – m’aient apporté les clés nécessaires pour mieux comprendre les enjeux qui étaient sur la table que je fus capable de saisir toute l’importance de cette année vécue à Km3. 

À ce moment-là, je me retrouvais donc à l’aube d’un nouveau stade dans ma pratique artistique. Les réflexions soulevées par ma résidence à Km3 ont certes trouvé des éclaircissements dans plusieurs textes mais, comme d’habitude, ces lectures ont à leur tour suscité bien plus de questions que celles auxquelles elles ont pu répondre. Néanmoins, de grandes lignes se dégageaient déjà, orientant mes travaux des prochaines années. 

Tant TJ Demos(4) que Bruno Latour(5) conviennent que la présente crise écologique est liée à la pensée cartésienne dualiste qui oppose nature et culture. Même si cette pensée a permis le développement fulgurant de l’Occident par les révolutions scientifiques, elle est aussi la cause de la situation actuelle en justifiant le colonialisme, l’extractivisme et le capitalisme. Au terme anthropocène, plusieurs chercheurs, dont Demos, proposent plutôt l’appellation capitalocène, qui correspondrait mieux aux causes de ces changements et éviterait ainsi de mettre l’ensemble des êtres humains à un niveau de responsabilité similaire(6)

À l’opposé de cette conception anthropocentrique, Zhong Mengual et Morizot suggèrent donc de prendre conscience du vivant et d’abandonner notre posture anthropocentrée pour considérer les non-humains de façon plus égalitaire. Et s’ils s’en trouvent pour dénoncer cette nouvelle posture sous prétexte qu’elle n’est pas valide scientifiquement, Descola nous rappelle la non-universalité de cette attitude, et la multiplicité des civilisations qui envisage le monde différemment.

Comment ces nouvelles lectures se traduisent-elles dans ma pratique ? Est-ce que mon approche enracinée dans le documentaire critique en sera bouleversée ? Pas nécessairement, car je maintiens l’importance d’ancrer mon travail dans le réel et d’y apporter une position critique. Mais une nouvelle sensibilité émerge, un autre angle d’attaque sur ma compréhension du monde fait surface. Il convient de se laisser habiter par le monde, plutôt que d’habiter le monde.

© Mériol Lehmann

ÉPILOGUE

Plus de six mois après la fin officielle de cette résidence me semble un bon moment pour y revenir. Ce qui n’était pas si clair à la fin de cette dernière m’apparait plus limpide maintenant. Au-delà des impacts que je peux désormais observer sur mes nouveaux projets artistiques, il est évident pour moi que mon travail à Km3 n’est pas terminé. Je demeure très attaché à cette initiative, et j’ai bien l’intention de continuer de m’impliquer activement dans la suite du projet. Mon intuition concernant le caractère audacieux de Km3 a été juste. De par sa volonté d’engager les artistes dans une vision structurante et interdisciplinaire, Bang touche une corde sensible chez moi. Autant l’art autorise une marge de manœuvre qui permet de sortir des sentiers battus, autant il n’est jamais aussi vivant que lorsqu’il s’inscrit au cœur des communautés plutôt que confiné dans les milieux stériles qui lui sont trop souvent réservés.

Avoir accès à des kilomètres carrés de forêt boréale est déjà peu habituel pour la plupart des Québécois, mais encore plus pour les artistes qui habitent généralement les zones urbaines. En accordant une entrée à ces territoires singuliers, Km3 leur offre une occasion inespérée de remettre en question leur démarche. Je ne peux que témoigner des effets bénéfiques d’une telle occasion, si importante et pourtant si rare.

 

(1) Une approche systémique du territoire consiste à considérer le territoire comme un système complexe dont la dynamique résulte de la boucle de rétroaction entre un ensemble d’acteurs et l’espace géographique qu’ils occupent. Cette définition s’appuie sur la mise en relation de trois sous-systèmes : les acteurs en interrelation, l’espace géographique et les systèmes de représentation qui forgent à la fois la connaissance et la conception qu’ont les acteurs du monde qui les entoure. – Alexandre Moine. Le territoire comme un système complexe. Des outils pour l’aménagement et la géographie. Septièmes Rencontres de Théo Quant, Février 2005, Besançon, France.
(2) Le Shirin Yoku est une pratique japonaise qui consiste à s’immerger ou « prendre un bain de forêt » pour ses vertus thérapeutiques.
(3) Descola, Philippe (2018). Par-delà nature et culture. Gallimard.
(4) Demos, TJ. (2016). Decolonizing Nature. Contemporary Art and the Politics of Ecology. Sternberg Press. et Demos, TJ. (2017). Against the Anthropocene. Visual Culture and Environment Today. Sternberg Press.
(5) Latour, Bruno. (2015). Face à Gaïa : Huit conférences sur le changement climatique. La Découverte.
(6) “Instead, if we are looking for a more accurate and politically enabling geological descriptor, we might consider adopting a term like the “Capitalocene,” which appears more precise and exacting. Taken up variously by Andreas Malm, Jason Moore, Donna Haraway, and others in recent years, “Capitalocene” refers to the geological epoch created by corporate globalization, and has the advantage of naming the culprit beyond climate change, thereby gathering political traction around itself.” Demos, TJ. (2017). Against the Anthropocene. Sternberg Press.

DANIEL DANIS
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